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Copie du journal PHARE DE LA LOIRE du jeudi 14 septembre 1882

Texte sur les miracles de la Lande

  
  • Comment se fonde un miracle

En terminant ma lettre d’hier sur les prétendus miracles de la Lande, j’ai dit que j’aurai à analyser aujourd’hui les trois faits curieux qui seuls donnent prétexte aux pèlerinages, savoir :
Deux faits constatables :
                                1 La disparition subite d’une loupe au cou d’une femme.
                                2 Les procès-verbaux des dialogues tenus entre la Vierge et la petite Marie Lorteau.
                                3 Un fait pour lequel on ne peut se baser sur aucune preuve matérielle : la sincérité de l’enfant quand elle dit qu’elle voit et entend la Vierge alors que les personnes placées auprès d’elle ne voient et n’entendent rien.
  
  • La femme guérie

Pour quiconque a une teinture de connaissances médicales, et à plus forte raison pour les docteurs-médecins, le cas d’Eugénie Feuillâtre,  que j’ai raconté en détail, est d’une simplicité qui ne laisse prise à aucune confusion. Le fil qu’elle a retiré de ce qu’elle nomme sa loupe établit avec la dernière certitude que cette grosseur était un kyste.
La place encore visible aujourd’hui, où se trouvait la grosseur en question est la place où siègent habituellement les kystes du cou. L’augmentation de volume de la tumeur et les douleurs qu’elle éprouvait pendant les derniers jours sont venues d’une cause thromatique quelconque ou peut-être spontanément. Puis, une nuit, la pression exercée par le liquide à l’intérieur de la poche kystique étant trop forte, le kyste s’est rompu et le liquide a pu s’écouler en quelques minutes sans que la malade ait pu s’en apercevoir. N’oublions pas que le fait s’est passé de nuit, sans lumière, sans témoin, et qu’au matin l’émerveillement de la femme guérie ainsi spontanément, alors qu’elle avait redouté d’être opérée, lui a fait croire de la meilleure foi du monde que ce fait tout naturel était un fait miraculeux. La coïncidence entre la rupture du kyste et ses prières pour être guérie lui a fait croire à une filiation entre les deux faits. S’il y en a une, elle est précisément en sens inverse de celui que soupçonne cette brave femme : en effet, elle n’est allée prier que parce que son kyste augmentait de volume et la faisait souffrir. L’augmentation de volume qui devait entrainer la rupture, et par suite la guérison, était donc antérieure aux prières.
Inutile d’insister plus longtemps.
Passons au deuxième fait constatable :
  
  • Les procès verbaux des apparitions

Les procès-verbaux des apparitions sont faits en double, ce qui montre que quelqu’un a compris la nécessité de prendre des précautions contre les dénégations possibles.
Qui donc a intérêt à prendre ces précautions ?
Mystère
Quoiqu’il en soit, les procès-verbaux sont faits en double exemplaire, l’un est rédigé par Joséphine Lorteau, l’autre par le neveu du curé se St Colombin.
Celui de Joséphine Lorteau est le plus important puisque cette petite fille affirme qu’elle rédige chaque jour ce que sa cousine Marie lui confie. Elle ajoute qu’on lui a bien recommandé de ne changer jamais rien de ce qui lui est dit.
Je vous fais grâce de la publication in extenso de ce document fastidieux. Il n’y a que deux ou trois des paroles rapportées (comme ayant été prononcées par la Vierge) qui soient autre chose que des oui ou des non. N.D. de la Lande est un personnage très laconique. De plus, la petite, comme l’avoue sa mère, ne sait pas que demander à la Vierge quand celle-ci lui apparaît.
Le mardi 8 août, à 6 h.1/2 du soir, la Vierge demande des prières. Le lendemain, 6 h. du matin, l’enfant demande à la Vierge son nom. –Rép. La Sainte Vierge. « Ensuite, porte le papier, elle dit un secret à l’enfant » mais on ne peut pas savoir quel est ce secret. Jeudi 10 août, à 1h. ½ du soir, la Vierge demande à l’enfant son nom. –Rép. Je suis l’enfant de Dieu. « La Vierge a fait le signe de la croix, la petite le fait en même temps. » La petite ajoute : « Faites un miracle. » La Vierge répond : « Le bras de mon fils est si lourd que je ne puis le porter. » Jeudi 24, à deux reprises, l’enfant demande un miracle. La Vierge répond : « Il faut prier Dieu. » Mêmes demandes et réponses le 27 à 6 h. du soir, le 28 et le 29 à 7 h. du soir. Le 29, l’enfant demande encore à la Vierge comment elle s’appelle. – « Je suis la Sainte Vierge ». Le 1er septembre, à 7 h. du soir, la petite fille : « Ma bonne mère, faites un miracle à ces pauvres affligés. » Lundi 4 septembre, à 9 h. du matin, l’enfant demande : « Venez-vous de la part de Dieu ? » - « Oui ».
Voilà tout ce qu’il y a dans le manuscrit de Joséphine Lorteau, la petite confidente. Celui du neveu du curé de Saint-Colombin n’est pas plus intéressant et nous n’en parlerions même pas ici si plusieurs de ses affirmations n’étaient en contradiction avec celles du manuscrit de Joséphine.
En outre, ce secrétaire du miracle fait tenir à Marie Lorteau un langage qui est bien littéraire pour une fillette d’un hameau perdu, âgée de 8 ans à peine, qui apprend seulement à lire, qui ne sait pas écrire et qui, jusqu’à ces derniers jours, n’était jamais sortie de son lieu natal.
Ainsi le neveu du curé fait dire à la petite :
                - Seriez-vous contente si je revenais demain ici.
                - Oui
                - Faudra-t-il amener du monde.
                - Oui.
On le voit, dans le dialogue, c’est la petite qui a le beau rôle. La Vierge ne répond que par monosyllabes. Souvent même elle ne répond pas du tout. Elle parait même assez ignorante, la Vierge Marie, puisqu’un jour elle demande à l’enfant :
  • Comment t’appelles-tu ?
A quoi la petite fille, au lieu de répondre tout simplement :
                - Je m’appelle Marie Lorteau.
Répond :
  • Je suis l’enfant de Dieu.
Ce qui est bien une réponse bien surprenante chez une enfant de 8 ans.
                D’autres observations doivent être faites. Joséphine prétend qu’elle rédige au fur et à mesure ce que lui dit sa cousine. C’est invraisemblable. Tous les procès-verbaux sont écrits à la suite, sur la même feuille double, de la même encre bleue, avec la même application visible, avec la même fermeté et inclinaison des lettres, enfin avec la même plume de fer, toute neuve, comme en témoigne la délicatesse des déliés de cette écriture pourtant très appuyée.
                Joséphine  a beau paraître naïve, elle ment quand elle dit que cela a été écrit au fur et à mesure. De la première ligne à la dernière tout a été écrit en une seule séance. Sur l’ordre de qui ? Sous la dictée de qui ?
                Mystère.
Il y a plus. Joséphine nous disait d’abord qu’elle écrivait cela dans le champ. Je vous demande un peu comme c’est commode pour s’appliquer, d’autant plus qu’il s’agit d’une feuille volante. Sur l’observation faite par l’un de nous qu’elle s’en allait comme cela chaque jour au champ avec sa feuille de papier, sa plume et son encrier, elle nous répond que c’est au retour qu’elle écrit.
Ces contradictions ne sont pas les seules que nous relevons dans la bouche de Joséphine qui, du reste, n’a pas l’air aussi franc que la petite Marie.
Remarquez aussi que le soin apporté à dater chaque apparition non seulement du jour du mois, mais encore celui de la semaine, et de stipuler l’heure, marque une préoccupation qui ne naitra jamais dans l’esprit d’une petite fille. Il y a donc quelqu’un qui l’inspire. Et puis Joséphine en parlant de sa cousine écrit « l’enfant ». Est-ce naturel ?
Enfin, l’après-midi est désignée sur ces feuilles par le mot soir. Ainsi, Joséphine écrit « 1 heure du soir, 2 heures du soir, ». Jamais en campagne, loin d’un chemin de fer, une fillette de 10 ans n’a pu soupçonner que dans les horaires de chemin de fer on désigne de la sorte les après-midi. Cela seul suffirait pour établir que derrière la petite paysanne se cache quelqu’un de la ville.
Raison de plus pour n’accorder aucune créance à ces chiffons de papier.
Passons maintenant au point délicat de notre étude :
  
  • Les apparitions

C’est un fait acquis depuis longtemps que certaines personnes sont sujettes à voir ou à entendre des personnes ou des voix que personne autre qu’elles ne peuvent voir ou entendre.
Cette faiblesse est tellement inhérente à la nature humaine, qu’on en retrouve des exemples chez tous les peuples et à toutes les époques de l’histoire. Les païens consultent les Sybilles. Le juif Saül voit le spectre de Samuel. La catholique Jeanne d’Arc entend des voix. Le réformateur Luther jette son encrier à la face du diable. C’est l’effet d’une maladie de la partie cérébrale qui perçoit les sensations de chaque sens. Parfois la vision seule est trompée, d’autres fois l’ouïe l’est aussi. Souvent même le cerveau tout entier participe de ce désordre. C’est la pensée elle-même qui se transforme en sensations.
Ce désordre résulte souvent de relations très limitées de l’esprit avec le monde extérieur, de la vie solitaire, d’un jeûne, prolongé. Autant de causes diverses qui, même isolées, expliqueraient le cas de Marie Lorteau et qui se trouvent réunies chez elle.
M. Sandras (traité des maladies mentales, par Griesinger, p. 104) prenait ses propres pensées et ses désirs pour des voix. Ces voix lui répondaient à ses questions comme une deuxième personne.
Un savant anglais, Wigan, rapporte l’histoire d’un homme fort intelligent et fort aimable qui voyait souvent lui, étant tout éveillé, son image, son sosie, et  qui en riait de bon cœur. Cet autre lui-même finit par discuter opiniâtrement avec lui et le réfutait même parfois. L’hallucination du malheureux devint si vive, qu’elle tourna à la folie et qu’il mit fin à ses jours.
Le docteur Lhomme a rapporté (annales medico-psychol. 4ème série, T.4 page 238) le cas d’un gendarme qui crut pendant plusieurs jours entendre des voix qui lui disaient qu’il serait guillotiné.et finit par avoir des visions où il se voyait conduit au supplice.
Des faits au moins aussi curieux ont été étudiés par des docteurs de talent, entre autres MM. Calmeil, Charcot, Valentinier et Bourneville.
Ce dernier, étudiant au point de vue scientifique le cas de Louise Lateau, la miraculée belge, remarqua (p. 19) que l’abstinence plus ou moins absolue est une cause d’hallucination.
Swift avait donc raison d’appeler le jeûne la mécanique de l’enthousiasme.
Michelet, dont les tendances d’esprit sont aux antipodes de celles de M. Bourneville se rencontre avec lui sur ce point. Dans un ouvrage remarquable (la Banquet p. 77) il signale la disposition d’esprit où il se trouva à Nervi, par suite du jeûne prolongé et forcé que lui infligeait l’exil.
Cette manière d’exister (ou, si l’on veut de mourir) dit-il, n’est pas sans quelque poésie. Elle prête à chaque instant des ailes à l’imagination. Elle a, dans le clair obscur, des songes à demi lumineux, comme des échappées soudaines où l’on croirait entrevoir quelque peu du monde inconnu. Qui s’y attache et la cultive a chance d’arriver à l’extase.
Les bonnes femmes de la Lande, qui mettent en avant avec tant d’empressement le jeûne de Marie Lorteau, qu’elles se représentent comme une preuve matérielle du miracle, ne soupçonnent pas qu’elles donnent ainsi le mot de l’énigme. Ce n’est pas le jeûne qui est la conséquence du miracle, c’est l’apparition qui est la conséquence du jeûne.
Nous pourrions prolonger longuement cette étude, voir aussi quelle part peut incomber à la mémoire dans ces hallucinations, mais cela nous mènerait trop loin. Une citation entre mille nous suffira.
Un de mes amis, dit Darwin, avait un jour regardé fort attentivement, la tête inclinée, une petite gravure de la Vierge et de l’Enfant Jésus. En se relevant, il fut surpris d’apercevoir, à l’extrémité de l’appartement, une figure de femme, de grandeur naturelle, avec un enfant dans les bras. Le premier sentiment de surprise passé, il remonta à la source de l’illusion, et remarqua que la figure correspondait exactement à celle qu’il avait vue dans la gravure. L’illusion dura deux minutes.
Qu’y aurait d’étonnant à ce que Marie Lorteau se trouvât dans le même cas que ce savant ? Non seulement on a dans le hameau des images de la Vierge, mais on y a même que celles là. Marie se représente toujours la Vierge sous une des formes que lui prêtent les images de dévotion, lesquelles ne sont pourtant pas faites par des visionnaires.
Il est certain qu’elle croit voir et qu’elle croit entendre et on tenterait vainement de l’en dissuader.
Mais qu’est-ce que cela prouve ?
On sait, dit le Docteur Fossati, que l’halluciné est intimement convaincu de la présence réelle des objets qui l’affectent. Il juge, raisonne, et agit en conséquence de cette persuasion. Allez donc dissuader un malade de cette nature qu’un tel fruit, une telle odeur, un tel objet, n’existent pas devant luo, lui qui éprouve réellement la sensation de leur présence ! Voilà pourquoi tous les raisonnements ne servent à rien pour les convaincre du contraire.
Il n’y aurait qu’une seule chose à faire pour cette malheureuse enfant, ce serait de la confier à quelque médecin spécialiste qui la guérirait.
Mais j’ai la triste certitude qu’il n’en sera rien fait.
Vous verrez que les fanatiques s’empareront de la pauvre petite visionnaire et, alors qu’elle aurait tant besoin de fer et de quinquina, de jeux au grand air et au soleil avec des amies de son âge, on la condamnera, pauvre innocente créature, à vivre de l’existence accablante qu’on lui fait aujourd’hui, entre le livre de chants et le livre de prières, adulée par les uns, commandée par les autres, n’entendant partout où elle passe que des Ave Maria , ne rencontrant sur son chemin que des béquilles, des chapelets, des chandelles allumées, et sommée de voir la Vierge Marie et de s’entretenir avec elle chaque fois que le nombre des pèlerins est considérable.
Quelle enfant, même robuste, pourrait tenir longtemps à une vie semblable ? Et il s’agit d’une délicate créature de 8 ans qui ne prend même pas un peu de nourriture pour se soutenir !
Vous verrez qu’ils seront sans pitié et qu’ils tueront, à force de zèle et d’exigence, cette innocente petite fille que les soins d’un docteur eussent pu rendre à la santé et à la gaité de son âge. Il leur faut des saintes, il leur faut des martyres ; celles du calendrier ne suffisent plus : elles sont surannées ; eh bien, ils assassineront pieusement cette pauvre petite et, une fois morte, une fois clouée dans le cercueil, une fois descendue dans la fosse, ils lui donneront, non sans raison cette fois, l’épithète de martyre.

Ed. Champury